Rouen, quand l’antiracisme dérange

Depuis quelques semaines, Rouen traverse une séquence troublante. Une accumulation d'événements nous rappellent que le racisme structurel n’est pas une abstraction. Entre la décision critiquée de la Métropole de Rouen d’offrir des tickets de bus à des étrangers primo-arrivants, la tentative de suicide d’un étudiant après avoir subi des discriminations raciales, ainsi que les poursuites judiciaires à l’encontre de Laura Slimani, attaquée pour avoir dénoncé les propos racistes d’un élu rouennais, le climat est lourd et mérite d’être retracé.
“C’est toujours les mêmes qui en profitent”
Le 30 septembre 2024, la Métropole s’est engagée avec l’État dans un second Contrat Territorial d’Accueil et d’Intégration, qui a pour objectif de faciliter l’intégration des personnes primo-arrivantes sur le territoire métropolitain rouennais quel que soit le motif d’attribution de leur premier titre de séjour en France (protection internationale, rapprochement familial, santé…). Alors que précédemment, les associations locales bénévoles devaient prendre en charge comme ils le peuvent l’achat de ces tickets, il a été décidé de distribuer des titres « un voyage » afin que ceux-ci soient remis aux primo-arrivants dans le cadre de déplacements justifiés pour l’ouverture de leurs droits (démarche administrative ou accès à un service public comme la CAF, France Travail, le CCAS…). Une initiative solidaire et humaniste votée à l’unanimité en conseil métropolitain le 2 février dernier, et qui représente un coût pour l’ECPI de 9.120€ (sur un budget annuel de plus d’un milliard d’euros).
Une fois cette information relayée dans la presse, nous avons eu droit sur les réseaux sociaux à une submersion raciste et xénophobe, dans l’extrême-droite lignée de la préférence nationale développée par le Rassemblement national, avec des commentaires à base de “c’est toujours les mêmes qui en profitent”. Fait rarissime, cette vague d’intolérance a poussé 76Actu à sortir de son traitement éditorial brut avec un billet qui démontre toute l’ignorance de ces attaques en rappelant que de nombreux publics, comme les jeunes et les retraité.es, bénéficient déjà sur Rouen et ses alentours d’une tarification réduite pour le bus et le tramway.
Pasteur en lutte
Quelques jours plus tard, une autre affaire a surgi dans le milieu étudiant rouennais, provoquant une véritable déflagration dans la faculté Pasteur. A l’origine de cette histoire, les propos racistes prononcés par un professeur (également conseiller municipal d’opposition à Rouen) et la sanction disciplinaire lui interdisant d’exercer au sein du Master CCA pour une durée de 18 mois. Une fois l’information sortie dans le journal Paris-Normandie, ce professeur a exigé un droit de réponse où il s’en prend allègrement à un étudiant responsable selon lui de cette sanction. Deux jours plus tard, ce dernier tentait de mettre fin à ses jours dans le bâtiment Pasteur, provoquant autant d'effroi que d'émoi. Cette tentative de suicide ne peut pas être réduite à un drame personnel.
Elle met en lumière un mal plus profond : le sentiment d’isolement, de non-reconnaissance, d’invisibilisation des personnes confrontées au racisme dans leur quotidien. Et l’incapacité de certaines structures — ici l’université — à écouter, à agir, à protéger correctement. Ce que cette histoire dit, c’est que le racisme peut détruire. Qu’il fragilise, qu’il isole, qu’il rend malade. Et que les discours bien intentionnés sur l’égalité ne suffisent pas quand, concrètement, on ne fait rien pour changer les choses. Réjouissons-nous donc des manifestations qui s’en sont suivies au sein de l’université, avec plusieurs centaines d’étudiants et étudiantes mobilisé.es, et la structuration du Collectif Universitaire Anti-Raciste qui fédère déjà plus de 2.100 followers sur Instagram.
Faire taire la parole militante
Cette capacité de résistance à la montée de l’intolérance s’exprime également dans le combat menée par Laura Slimani. Adjointe écologiste à la ville de Rouen en charge de la démocratie locale et participative, de l’égalité femmes-hommes, du handicap et de la lutte contre les discriminations, elle fera face demain au Palais de Justice à des poursuites pour avoir dénoncé les propos racistes d’un élu. Cette plainte s'inscrit dans le cadre d'un débat qui s'est tenu lors du conseil municipal de Rouen du 9 octobre 2023, au cours duquel un élu d’opposition appartenant au même groupe que le professeur cité plus tôt tient des propos ambigus, glissant d’une discussion sur l’éclairage public vers une comparaison douteuse entre les quartiers populaires de Rouen et la “faune” urbaine. Il cite explicitement des quartiers comme La Fayette, Saint-Sever ou Saint-Julien, évoquant “des individus d’un type particulier” et “leurs lieux de vie”, sur un ton qui laisse peu de place au doute quant à la stigmatisation sous-jacente.
Les propos tenus par l’élu ont déclenché une indignation immédiate, non seulement de la part de Laura Slimani, directement visée, mais également du Maire et de nombreux membres des groupes de l’assemblée. Tous ont unanimement condamné ces paroles comme étant inacceptables. Le refus obstiné de l’élu concerné de les retirer a conduit à l’interruption du conseil municipal, révélant la gravité de la situation. Plutôt que d’assumer ses responsabilités, ce dernier a donc choisi de contre-attaquer en poursuivant Laura Slimani en diffamation. Cette manœuvre judiciaire s’apparente clairement à une tentative d’intimidation. Elle s’inscrit dans un harcèlement politique ciblé envers une élue qui incarne, avec force et cohérence, les politiques d’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre toutes les formes de discrimination — deux combats qui déclenchent régulièrement l’hostilité outrancière du groupe d’opposition.
Ce n’est pas un fait isolé. Il fait écho à une stratégie nationale désormais bien identifiée : celle d’une extrême droite qui cherche à faire taire celles et ceux qui osent dénoncer les discours racistes, sexistes et discriminatoires qui se répandent dans notre société, souvent avec l’appui de puissants relais financiers et médiatiques. Cette offensive vise à affaiblir les voix progressistes par la peur et les procédures. Cette plainte est symptomatique d’un climat préoccupant. On ne juge pas ici des injures, mais une parole militante, une réaction à des propos problématiques. Et ce glissement — du racisme impuni à la répression de celles et ceux qui le dénoncent — en dit long sur les rapports de force actuels.
Le lien idéologique est d’ailleurs explicite. Lors de la cérémonie des vœux à la population organisée en début d’année par le groupe de cet élu, des représentants du Rassemblement National et de Reconquête ! étaient officiellement conviés, dans le cadre d’un projet assumé de « programme d’union des droites et du centre » pour les prochaines municipales. Cette tentative d’alliance avec l’extrême droite ne laisse aucun doute sur la direction prise par ce groupe.
Nous serons toujours là
Ces événements ne sont pas liés directement. Mais ils parlent d’un même climat. Un climat où l’antiracisme est suspect, où la parole des victimes est remise en cause, où l’on demande sans cesse “des preuves” du racisme, tout en refusant de regarder ce qu’il produit. À Rouen comme ailleurs, il devient difficile de dire les choses. Et quand on les dit, on s’expose à l’indifférence, à la violence, ou parfois à la justice. Mais tout cela ne doit pas nous décourager. Bien au contraire. Cela doit nous pousser à écouter, à apprendre, à nous engager, à soutenir les personnes concernées et les luttes qu’elles portent.
Dans ce paradigme glaçant, une œuvre peut faire office de réconfort et de motivation à se mobiliser, à agir. Ce mercredi sort en effet le film Fanon, un biopic qui retrace le parcours de Frantz Fanon, psychiatre et penseur anticolonial, dont les réflexions sur le racisme, la violence et la libération restent d’une actualité frappante. Un film qui permet de comprendre les racines de certaines oppressions. Et peut-être, de mieux saisir pourquoi certains combats sont encore si difficiles à mener aujourd’hui, mais aussi pourquoi nous ne céderons pas, que ce soit dans la rue, dans les assemblées ou au tribunal.